Jason Kahn 
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Jason Kahn
Outre-Gris

In the booklet "Sept Batteries"
by Guillaume Tarche

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Jason Kahn
Outre-Gris

Au tournant des années 2000, tu vois Jason Kahn en concert à Lille, gilet molletonné d'alpiniste, lunettes à grosse monture, figé derrière son équipement (percussions, synthétiseur analogique, ordinateur). Tu n'es pas sûr de bien entendre, tu n'y comprends pas grand-chose ; t'agacerais-tu ? t'agacerait-il ? Sans savoir vraiment pourquoi, tu reviens néanmoins à son travail un peu plus tard, par le biais du disque cette fois : il est avec Günter Müller, Dieb 13, Toshimaru Nakamura, Norbert Möslang, Tetuzi Akiyama ou Tomas Korber, sur le catalogue For4Ears et sur son élégant label, Cut. Tu peines à distinguer la part qu'il prend à ces enregistrements, à imaginer comment il produit le son, ta concentration même semble s'évanouir au fil de l'audition—le terme convient-il encore ?—mais tu y retournes, ajustant progressivement tes attentes, jusqu'à ne plus rien attendre peut-être, du moins rien de ce que les percussionnis-tes que tu as écoutés jusqu'alors t'ont appris à goûter. Et, bien qu'elle reste souvent déceptive, cette musique se met à t'habiter, flottante comme l'écoute qu'elle semble requérir.

Sans simagrées (celles qui ont de quoi dégoûter de fréquenter les salles de concert), mais avec une douce austérité, une obstination morne, Kahn te révèle ton goût pour le gris, cette zone de latence et de puissance qui, chez Morandi, Hammershøi ou Richter, convainc que moins un tableau est coloré plus il est réussi d'un point de vue chromatique ! Rien d'ambient, de délavéni de déprimé dans cette frange entre bruit de fond et son qui bruisse, mais un jeu de nuances, une combinatoire, sur le fil d'hallucinations polyrythmiques et de drones hypnotiques. « En fait les drones sont rythmiques, parce qu'un drone est constitué d'ondes sonores vibrant à certaines fréquences. Ces pulsations sonores sont rythmiques par définition, puisqu'elles se produisent à intervalles réguliers. » JK, interrogé par RuiEduardo Paes, pour Revue & Corrigée, n°55.

Si les lents fondus au blanc s'attachent organiquement à certaines des pièces qu'élabore Kahn—du poignant solo de Vanishing Point à certaines navigations collectives guidées sur partitions graphiques -, le pan le plus rugueux de sa pratique (en sus de nombreuses installations sonores in situ) confine au noise abrasif, dont les drones ont un véritable impact physique...au point que le label And-Oar déconseille d'écouter Vista, un duo avec Asher, en voiture ! La remarque vaudrait sans doute aussi pour l'obsédante et décapante mitraille des disques avec Jon Mueller, voire pour un solo comme Sihl—à bon volume, ce « nuancier », monté cut, recèle de quoi faire flancher un ampli et affoler les neurones : tu bouges la tête d'un degré, tes oreilles changent à peine d'angle, mais tout se vrille à l'instant.

"Monolithes veinés ou ateliers délicatement animés, lames de schiste affleurant ou longues ruches... autant d'espaces dans lesquels se fondre, auxquels s'appuyer, par lesquels s'absenter. Et Kahn d'ajouter, dans l'entretien précédemment cité : « La réverbération des ondes sonores se propageant à la surface d'un bassin serait la meilleure analogie à mon actuelle approche du rythme : on lance une pierre dans l'eau et lentement des ondes de son s'étendent à partir du point d'impact ; lancez une autre pierre à proximité et les ondes sonores de celle-ci s'entrecroisent avec celles de la première, et ainsi de suite."


JASON KAHN &
RICHARD FRANCIS
MONOCHROME VISION / 2007-2008

L'illustration de pochette et le nom du label, en sus de leur adéquation et de leurs convergences, semblent opérer comme une mise en condition : non pas un avertissement à l'auditeur, mais un accompagnement, au seuil de ce recueil de pièces enregistrées en public à Auckland, Zürich et Grenoble, entre 2007 et 2008 par Jason Kahn (percussion, synthétiseur analogique) et Richard Francis (ordinateur, electronics).

Cette délicate suite—sablier qui chuinte et laisse le temps couler—qu'on écoute comme un continuum, tisse un admirable tweed gris de gouttes tambourinant, serrées à en disparaître, et invite à la contemplation, songeant à l'Eloge de l'ombre de Tanizaki. Lents panoramiques sans afféterie, parcourus d'ondes, paysages densément gris donc, mais jamais mous, puissants de toutes leurs résonances, de leurs nombreuses aspérités. Traînées anthracite, ardoise, rehaussées d'oxydations. Pénétrant.


TIMELINES LOS ANGELES
CREATIVE SOURCES / 2008

Particulièrement riche ces dernières années, la production phonographique qui documente le travail de Jason Kahn (percussion, synthétiseur analogique) multiplie les angles et contextes d'appréhension d'une esthétique finalement homogène, mais n'aide guère—et c'est bien ainsi !—à mieux comprendre ce que l'on peut trouver de si fascinant à cet univers délicat, tout en jeux de nuances, qui n'offre que peu d'aspérités, au bord parfois de l'évanouissement...

Curiosité et plaisir donc, sont vivement renouvelés à l'audition de cet enregistrement d'avril 2008 à Los Angeles, d'autant que Kahn ne s'y retrouve pas en compagnie de membres de son cercle habituel et que l'instrumentarium convoqué s'ouvre aux sources acoustiques du piano—préparé par Olivia Block—et des saxophones alto & sopranino d'Ulrich Krieger (+ live-electronics). Le quatuor, complété par Mark Trayle (laptop, guitare), joue une composition graphique du percussionniste, dans la veine d'autres Timelines remarquables, comme la version zurichoise de 2004 publiée par le label Cut, ou l'édition new-yorkaise téléchargeable auprès de www.con-v.org.

De cette partition en tant que telle il ne faut pas attendre qu'elle recèle l'explication de la réussite de son « interprétation » (par improvisation) : consignant sommairement (mais pour chacun, spécifiquement) des durées, textures et densités, elle est à peine une façon de scénariser, pas même d'encadrer, peut-être de laisser planer l'idée d'une forme ou d'une tension sous-jacente... mais elle n'en aboutit pas moins, entre les mains de ces quatre musiciens, à une création vivante de la plus belle eau, qui captive par l'élégance de sa mise en son, la finesse de ses entremêlements et la puissance qu'elle peut dégager, ses moments de suspension et d'étirement, l'impression d'espace géographique et mental qu'elle procure. Cliquetis, ondes et auras, en vibrionnant doucement, résonnent chez l'auditeur, longuement.


CIRCLE
CELADON / 2008

Tapotée du bout des doigts ou par quelque ailette, une poétique sonnerie de passage à niveau, de nouveau bientôt tirée vers l'abstraction, signe la présence de Jason Kahn (perc., mix., contact mic., radio) dans le continuum qu'il tisse ici, sur deux disques, avec Ryu Hankil (clockworks, mix., contact mic., devices).

Si la marque de fabrique de ce dernier (dont les publications phonographiques se sont récemment multipliées) semble résider dans son usage de mécanismes d'horlogerie, la démarche a le mérite de ne pas être lourdement explicite ou didactique, et c'est en toute sobriété, dans une ambiance de paisible ouvrage qu'il s'associe à Kahn—la circularité pointée par le titre du diptyque, plus qu'à une réflexion sur le temps et sa mesure, invite à de successives auditions : elles n'épuisent rien de cette musique à laquelle il faut revenir pour la voir disparaître encore (le palindrome ne dit-il pas qu'in girum imus nocte et consumimur igni ?).

Etablie au printemps 2006 en Corée, comme en témoignent le disque For4Ears intitulé Signal to noise vol. 6 et un article rédigé par JK pour Wire (n°267, mai 2006, 'Global Ear : Seoul'), la relation des deux musiciens atteint, dans cet enregistrement suisse de juillet 2008, un degré de complicité particulièrement fertile : de leur atelier (poulies, roues dentées, limaille) naissent et s'articulent, au fil de leur invention, des épisodes d'activité & d'intensité diverses dont on suit l'élaboration avec le plus grand intérêt. Avec ce (double) disque inaugural, le label Celadon fait vive impression !


PLANES
MIKROTON / 2008

Un public assistait le 26 septembre 2008 à l'Axiom Gallery de Boston à un concert de Jason Kahn et Asher. Le premier jouait du synthétiseur analogique et le second enregistrait en direct et procédait à des feedbacks.

Il se peut que l'un des membres decce public ait eu les yeux fermés pour mieux chercher à savoir non pas d'où mais de quand provenaient les bruits qu'il entendait : sur un buzz au timbre chaleureux, il repérait des cris provenant d'un jardin d'enfants, le bruit fait par le mouvement des pales d'un hélicoptère, des preuves sonores de l'existence des fantômes, ou encore des cloches et des souffles de différentes sortes.

Tous ces sons gravitant autour de l'esthétique mise en place par Kahn et Asher ; tous ces sons gravitant depuis combien de temps déjà ? Et lorsque le même membre du public tombera sur le disque enregistré à l'occasion de cette soirée, un indice lui sera donné, son titre : Planes. Fallait-il y entendre des micros déposés sur les carlingues ? Le monde à l'envers et l'Axiom Gallery en plein ciel ?


LIMMAT
MIKROTON / 2009

Aux neuf instantanés nocturnes et effervescents saisis en 2004 pour Drumming (label Creative Sources) répondent aujourd'hui trois longues improvisations gravées en mars 2009 par Jason Kahn (synthétiseur analogique), Günter Müller (ipods, electronics) et Christian Wolfart(percussions), à Zürich—où coule, précisément, la Limmat qui elle-même reçoit les eaux de la Sihl [le détail est parlant si l'on se souvient que Kahn baptisa de la sorte un de ses disques solo pour l'étiquette Sirr].

La paire Kahn & Müller, lorsqu'elle profite de l'apport cardiaque d'un Möslang (dans mkm_msa, For4Ears), peut délivrer un pouls grésillant recommandable sur tout dancefloor destroy, mais l'équilibre est tout autre en présence de l'élégant Wolfarth, non que ce dernier confère une touche plus humaine, concrète ou acoustique à l'instrumentarium électronique de ses comparses, mais il sait « faire levier »—et cela est particulièrement audible dans cet enregistrement—en soulevant couvercles ou cymbales sur de nouvelles ruches vrombissantes. Les pièces y gagnent souvent une belle profondeur de champ, tantôt se développant par phases, avec leurs fragilités (et plus d'hétérogénéité que dans le premier disque du trio), tantôt roulant dans le ciel de menaçants nuages en strates...

D'avantage qu'une simple continuation, Limmat offre à l'auditeur non seulement le plaisir de reconnaître l'univers granuleux qu'a su créer le groupe, mais surtout la satisfaction d'être de nouveau surpris.

 

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